Les repas devraient souvent être un moment simple. Pourtant, quand la cuillère approche et que tout se crispe — grimace, haut-le-cœur, pleurs, bouche verrouillée — une question s’impose : est-ce « une phase », ou un trouble de l’oralité ? Derrière ce terme, il n’y a pas un caprice ni une question d’éducation. Il peut s’agir d’un décalage du développement des fonctions orales (sensations, mouvements, déglutition), avec un retentissement sur la santé, la croissance et l’ambiance familiale.
Trouble de l’oralité : de quoi parle-t-on exactement ?
Le trouble de l’oralité (on entend aussi dysoralité) correspond à des difficultés persistantes autour de l’alimentation par la bouche : accepter, manipuler, mâcher, avaler, tolérer les goûts, les odeurs, les textures. Il peut toucher :
- le versant sensoriel (certaines sensations sont vécues comme agressives) ,
- le versant oro-moteur (les mouvements sont peu efficaces ou mal coordonnés) ,
- ou les deux.
La différence avec un simple « petit mangeur » se joue souvent sur la durée, l’intensité, la progression (ou son blocage) et les conséquences.
Oralité alimentaire, oralité verbale, oralité oro-motrice : distinguer
- Oralité alimentaire : succion, acceptation de la cuillère, gestion des volumes, mastication, déglutition, tolérance aux sensations.
- Oralité verbale : articulation, production des sons, langage.
- Oralité oro-motrice : coordination langue-lèvres-mâchoire, efficacité de la succion, de la mastication et de la déglutition.
Un enfant peut parler tôt et beaucoup tout en présentant un trouble de l’oralité alimentaire.
Trouble de l’oralité vs difficultés fréquentes (néophobie, oppositions)
Entre 1 et 3 ans, la néophobie alimentaire est fréquente : l’enfant se méfie du nouveau, trie, réclame « pareil ». C’est souvent transitoire.
Le trouble de l’oralité évoque plutôt :
- une persistance sur plusieurs mois ,
- une progression des textures très limitée (blocage sur le lisse, par exemple) ,
- des réactions intenses (haut-le-cœur immédiat, nausées, vomissements) ,
- un retentissement (courbe de croissance, fatigue, conflits à table).
Termes utilisés : PFD
Dans la littérature internationale, vous pouvez lire « Pediatric Feeding Disorder » (PFD). Les définitions varient, mais l’idée reste : des difficultés d’alimentation qui nécessitent une évaluation, parfois pluridisciplinaire.
Développement de l’oralité : étapes utiles à connaître
Les âges restent indicatifs , ce qui compte, c’est la dynamique.
Succion et cuillère : une coordination qui se construit
Au départ, la succion est très présente. Le bébé coordonne succion, déglutition et respiration.
Vers 5–6 mois, la cuillère change la donne : la langue gère une texture plus épaisse, les lèvres raclent la cuillère, la respiration reste stable. Grimacer ou recracher arrive souvent.
Si chaque essai déclenche panique, haut-le-cœur et refus durable, un trouble de l’oralité devient plausible.
Textures et morceaux : la mastication est un apprentissage neuromusculaire
La mastication demande la rotation de la mâchoire, les mouvements latéraux de la langue, la formation du bol alimentaire (bouchée prête à avaler). Les dents aident, mais ne suffisent pas.
Deux questions reviennent : est-ce qu’il « ne veut pas » (rejet sensoriel) ou qu’il « ne peut pas » (difficulté oro-motrice) ? Dans le trouble de l’oralité, les deux se renforcent parfois.
Périodes sensibles : prématurité, hospitalisations, chirurgie ORL, sonde
Certaines situations fragilisent l’oralité : prématurité, soins invasifs, chirurgie ORL, alimentation entérale (sonde). La bouche devient un lieu de soins, et l’enfant peut associer manger à l’inconfort : terrain propice au trouble de l’oralité.
Signes du trouble de l’oralité : ce que vous pouvez voir
Un signe isolé compte moins que leur accumulation et leur impact.
Pendant les repas : refus, lenteur, haut-le-cœur
- refus persistant, pleurs, crispation à table ,
- repas très longs (souvent > 30 minutes) ,
- haut-le-cœur, nausées, vomissements ,
- stockage en bouche puis recrachage ,
- sélectivité alimentaire marquée (répertoire très restreint) ,
- absence de plaisir, enfant tendu.
Oralité sensorielle : hypersensibilité/hyposensibilité
Dans le trouble de l’oralité, certaines sensations déclenchent une réaction immédiate : granuleux, fibres, températures, odeurs, aliments collants.
- Hypersensibilité orale : rejet, essuyage de la bouche, haut-le-cœur rapide.
- Hyposensibilité : recherche de fortes sensations (mordre, bourrer), avec parfois une mauvaise gestion du morceau.
Oralité oro-motrice : signes orientant vers un problème de sécurité
- succion inefficace, fatigue rapide ,
- difficulté à déplacer l’aliment et à former la bouchée ,
- toux au repas, voix « mouillée » ,
- fausse route (l’aliment part vers les voies respiratoires) ,
- besoin de boire pour faire passer.
Si ces signes existent, le trouble de l’oralité doit être discuté rapidement avec un professionnel, car la priorité est la sécurité.
Conséquences : croissance, carences, stress
Un trouble de l’oralité peut s’accompagner de stagnation pondérale, d’apports insuffisants (fer, énergie), de fatigue, et d’une tension quotidienne autour des repas.
Pourquoi ça arrive ? Causes et facteurs de risque
Plusieurs mécanismes se combinent souvent.
Causes médicales : ORL, digestif (RGO), neurologique, allergies, malformations
- reflux gastro-œsophagien (RGO) / œsophagite (douleur, brûlure) ,
- troubles ORL (gêne respiratoire, infections) ,
- malformations oro-faciales, frein de langue restrictif (à discuter au cas par cas) ,
- atteintes neurologiques (coordination) ,
- allergies/intolérances : parfois un rôle indirect via l’inconfort.
Quand manger a fait mal, l’évitement est logique , le trouble de l’oralité peut alors s’installer.
Causes fonctionnelles et sensorielles
- praxies bucco-faciales immatures (mastication peu efficace, langue peu mobile) ,
- modulation sensorielle atypique (un « grain » peut suffire à déclencher un réflexe nauséeux).
Facteurs émotionnels et iatrogènes
Anxiété, anticipation négative, pression au repas, mais aussi expériences médicales (sondes, intubation, aspirations) peuvent rigidifier le comportement alimentaire et renforcer le trouble de l’oralité.
Troubles associés
Le trouble de l’oralité peut coexister avec :
- trouble du spectre de l’autisme (TSA) et particularités sensorielles ,
- TDAH (attention fluctuante, impulsivité) ,
- prématurité et parcours médical précoce ,
- dysphagie (trouble de la déglutition), surtout si toux, fausses routes, infections respiratoires.
Diagnostic : quand consulter et comment se passe l’évaluation
Demander un avis tôt aide souvent à éviter que l’évitement se consolide.
Quand suspecter un trouble de l’oralité
- difficultés durables qui bloquent la montée en textures ,
- exploration orale très pauvre ,
- quelques aliments seulement, ou une texture unique ,
- repas vécus comme une lutte, épuisement parental.
Signes d’alerte : avis médical rapide
- toux répétée au repas, fausses routes, voix mouillée ,
- vomissements fréquents, douleurs marquées, gêne respiratoire ,
- perte de poids, stagnation, cassure de courbe ,
- fatigue majeure pendant l’alimentation.
Bilan pluridisciplinaire
Souvent, plusieurs professionnels coopèrent :
- médecin/pédiatre ,
- orthophoniste (oro-moteur, déglutition) ,
- ergothérapeute (sensoriel, environnement) ,
- diététicien (apports, textures, enrichissement) ,
- psychologue (anxiété, dynamique des repas) ,
- kinésithérapeute/psychomotricien (posture, tonus).
L’observation d’un repas (position, rythme, texture, signaux de stress) apporte énormément.
Prise en charge : approches efficaces
Dans le trouble de l’oralité, le forcing augmente souvent l’aversion. On préfère la progression graduée.
Objectifs
- sécuriser la déglutition ,
- garantir des apports compatibles avec la croissance ,
- restaurer le plaisir ,
- soutenir l’autonomie ,
- organiser la montée en textures.
Rééducations et accompagnements
- Orthophonie : succion, mastication, déglutition, guidance parentale.
- Ergothérapie : expositions graduées, tolérance sensorielle.
- Diététique : équilibre, enrichissements, textures « tremplins ».
- Kiné/psychomotricité : posture, respiration, endurance au repas.
- Psychologie : anxiété, évitement, cadre relationnel.
Organisation des repas : repères concrets
- horaires réguliers, collations structurées ,
- durée limitée (souvent 20–30 minutes) ,
- installation stable (pieds en appui, tronc soutenu) ,
- ambiance calme, sans chantage ,
- proposer, puis laisser l’enfant choisir la quantité.
Vous vous demandez : « Et si mon enfant ne mange presque rien ? » C’est le point à sécuriser avec le médecin et le diététicien, pour préserver les apports tout en gardant des repas vivables.
À retenir
- Le trouble de l’oralité peut mêler difficultés sensorielle et/ou oro-motrice , si la déglutition est en cause, la sécurité passe en premier.
- Prématurité, hospitalisations, chirurgie ORL, reflux (RGO) et alimentation par sonde peuvent fragiliser l’oralité.
- Refus durable, haut-le-cœur, repas interminables, répertoire très limité, toux au repas ou fausses routes justifient un avis.
- Un bilan souvent pluridisciplinaire aide à éviter les conseils contradictoires.
- La prise en charge du trouble de l’oralité vise des apports suffisants et une progression graduée des textures, sans forcing.
Des professionnels peuvent accompagner votre enfant. Vous pouvez aussi télécharger l’application Heloa pour des conseils personnalisés et des questionnaires de santé gratuits pour les enfants.
Les questions des parents
Combien de temps dure la prise en charge et quel est le pronostic ?
La durée varie beaucoup selon l’origine (médicale, sensorielle, oro‑motrice) et la sévérité. Certains enfants montrent des progrès en quelques semaines avec des adaptations et un suivi régulier , d’autres nécessitent plusieurs mois de rééducation pluridisciplinaire. L’intervention précoce et la coordination entre professionnels améliorent nettement les chances d’évolution positive. Rassurez‑vous : des progrès sont souvent possibles, même lents.
Puis‑je faire des exercices simples à la maison pour aider mon enfant ?
Oui, des gestes doux et réguliers aident : proposer des textures en petite quantité, laisser manipuler et explorer sans pression, jeux de souffle (souffler des bulles), toucher la cuillère puis goûter, et mastications sur aliments sûrs et adaptés. Privilégiez des temps courts et positifs. Avant d’initier des exercices oro‑moteurs spécifiques (ex. stimulation de la langue, travail sur la déglutition), demandez l’avis d’un orthophoniste ou d’un ergothérapeute pour garantir la sécurité.
Le trouble de l’oralité peut‑il persister et influencer la parole ou l’âge adulte ?
Parfois, oui — surtout s’il existe une cause neurologique ou une histoire médicale complexe. Les difficultés oro‑motrices peuvent rendre l’articulation plus laborieuse, mais ce n’est pas systématique. Avec un bilan et un accompagnement adaptés, on réduit le risque d’impact durable. Si vous craignez une persistance, n’hésitez pas à consulter pour un suivi ciblé.





