Les démangeaisons qui s’installent en fin de grossesse peuvent vite tourner à l’obsession : on se gratte, on se réveille, on s’inquiète pour le bébé… et pourtant la peau paraît parfois « normale ». Dans ce contexte, la cholestase gravidique revient souvent dans les discussions avec la sage-femme ou le médecin. Ce trouble du foie, lié à une mauvaise circulation de la bile, mérite d’être repéré tôt : le plus souvent, la maman va bien sur le plan médical, mais certains niveaux d’acides biliaires sériques peuvent augmenter les risques pour le fœtus. Démêler le vrai du faux, savoir quels examens demander, comprendre les seuils et le suivi… voilà ce qui aide à reprendre la main.
Cholestase gravidique : ce qui se passe dans le foie
La cholestase gravidique (on parle aussi de cholestase intrahépatique de la grossesse) correspond à un ralentissement de l’écoulement de la bile. La bile, fabriquée par le foie, sert notamment à digérer les graisses. Quand son circuit se bloque partiellement, des composants de la bile—surtout les acides biliaires—repassent dans le sang : d’où l’augmentation mesurée au laboratoire.
Vous vous demandez peut-être pourquoi cela gratte autant alors que tout vient du foie ? Les acides biliaires circulants irritent les terminaisons nerveuses cutanées : la peau devient le lieu d’expression d’un problème… interne.
Pourquoi la cholestase gravidique apparaît souvent au 3e trimestre
Au troisième trimestre, les hormones de grossesse culminent. Les œstrogènes, et dans une moindre mesure la progestérone, peuvent perturber les transporteurs qui évacuent les acides biliaires hors des cellules du foie (hépatocytes). Chez certaines femmes, cela suffit à déclencher une cholestase gravidique, surtout s’il existe une prédisposition génétique.
Fréquence : pourquoi ça varie autant selon les régions
La cholestase gravidique reste peu fréquente, mais sa prévalence fluctue selon les populations :
- Europe (dont la France) : environ 0,1 à 1 % des grossesses
- Scandinavie / pays baltes : autour de 2 %
- Amérique du Sud (certaines populations) : parfois 10–15 %
Facteurs génétiques, habitudes alimentaires, saisonnalité… plusieurs pistes sont discutées.
Symptômes : les signaux qui doivent faire réagir
Démangeaisons typiques : mains, pieds, et surtout la nuit
Le signe phare de la cholestase gravidique, c’est le prurit (démangeaisons) :
- souvent d’abord sur les paumes et les plantes
- plus intense le soir et la nuit
- parfois généralisé ensuite
- avec un vrai retentissement sur le sommeil
Une remarque fréquente : « Ce n’est pas une piqûre, c’est profond ». Cette description colle bien au mécanisme.
Prurit sans plaques : un détail qui compte
Dans la cholestase gravidique, la peau peut être intacte au début. Pas de plaques rouges typiques, pas de reliefs. On voit surtout, avec le temps, des excoriations (marques de grattage).
Cela aide à différencier d’autres situations :
- eczéma : plaques sèches, inflammatoires
- urticaire : papules en relief, fugaces
- PUPPP : lésions souvent sur l’abdomen, au niveau des vergetures
- pemphigoïde gravidique : lésions parfois bulleuses, souvent autour du nombril
Si des lésions apparaissent, l’équipe soignante réévalue : on ne traite pas pareil.
Autres signes possibles (plus rares)
La cholestase gravidique peut s’accompagner de :
- ictère (jaunisse) : peu fréquent
- urines foncées
- selles pâles
- fatigue marquée (souvent liée aux nuits hachées)
Quand consulter ? Dès que ça perturbe vos nuits
Au 2e ou 3e trimestre, un prurit nocturne, surtout mains/pieds, mérite un avis rapidement. Deux questions simples :
1) Est-ce que ça m’empêche de dormir ?
2) Est-ce que ma peau reste globalement « normale » ?
Si oui, mieux vaut demander un bilan plutôt que d’attendre.
Causes et facteurs de risque : pourquoi certaines femmes sont plus exposées
Hormones et ralentissement du flux biliaire
La grossesse modifie la physiologie hépatique. Les hormones peuvent ralentir l’écoulement biliaire : les acides biliaires s’accumulent, passent dans le sang, et déclenchent les démangeaisons.
Antécédents personnels et familiaux
Un antécédent de cholestase gravidique augmente nettement le risque de récidive. Des cas familiaux orientent aussi vers une susceptibilité héréditaire.
Gènes liés aux transporteurs biliaires
Des variations génétiques sont décrites sur des gènes impliqués dans le transport :
- ABCB11 (BSEP)
- ABCB4 (MDR3)
- ATP8B1
- NR1H4, ABCC2
En clair : certains « convoyeurs » de la bile fonctionnent moins bien, et l’excès hormonal de la grossesse fait déborder le système.
Facteurs associés
On retrouve plus souvent :
- âge maternel plus élevé
- multiparité
- grossesse gémellaire
- grossesse issue d’assistance médicale à la procréation (association rapportée)
Saison, vitamine D, sélénium : des pistes, pas des certitudes
Une fréquence plus élevée en hiver est décrite dans certaines régions. Vitamine D, sélénium, autres micronutriments… des hypothèses existent, mais sans stratégie de prévention universelle validée.
Terrain hépatique
Si un antécédent hépato-biliaire existe (calculs biliaires, hépatite, maladie auto-immune), l’équipe cherchera à ne pas tout attribuer trop vite à la cholestase gravidique : l’objectif est d’écarter une autre cause traitable.
Diagnostic : les examens qui confirment et ceux qui rassurent
Le duo gagnant : prurit + biologie
La clinique met sur la piste, mais la confirmation passe par la prise de sang. L’aspect de la peau ne suffit pas.
Dosage des acides biliaires : l’examen central
Le dosage des acides biliaires sériques sert à :
- confirmer la cholestase gravidique
- apprécier la sévérité
- organiser la surveillance et discuter le terme d’accouchement
Seuils : comment lire les chiffres
Les seuils varient selon les protocoles, mais on retient souvent :
- >10 µmol/L : compatible avec le diagnostic si le tableau clinique colle
- ≥40 µmol/L : risque fœtal plus élevé
- ≥100 µmol/L : augmentation nette du risque, conduite obstétricale souvent plus interventionnelle
Le chiffre ne dit pas tout, mais il oriente fortement les décisions.
Bilan hépatique : transaminases, GGT, bilirubine
On dose en parallèle :
- ALAT/ASAT (transaminases) : souvent élevées
- GGT : parfois normale
- bilirubine : le plus souvent normale (si elle monte, un ictère peut apparaître)
Les phosphatases alcalines augmentent physiologiquement pendant la grossesse : elles sont donc moins utiles.
À jeun ou non ? L’important, c’est la comparabilité
Selon les pratiques, le prélèvement est fait à jeun. L’objectif est surtout de comparer des valeurs prises dans des conditions similaires, car les acides biliaires varient.
Écarter d’autres causes
Selon le contexte, on peut compléter par :
- sérologies d’hépatites virales
- bilan hépatique plus large
- échographie hépatique (souvent normale dans la cholestase gravidique, utile pour vérifier l’absence d’obstacle)
Début au 2e trimestre : une surveillance souvent plus serrée
Une cholestase gravidique peut démarrer plus tôt. Cela ne signifie pas automatiquement plus grave, mais la durée d’exposition potentielle du fœtus est plus longue : on surveille de plus près, surtout si les acides biliaires montent vite.
Risques : pour la maman, pour le bébé
Côté maman : surtout une question de qualité de vie
La cholestase gravidique épuise : prurit, insomnie, irritabilité, difficultés de concentration. Le point rassurant : après la naissance, avec la chute hormonale, les symptômes régressent habituellement.
Complications maternelles possibles
Elles sont rares. On discute parfois :
- un risque de troubles de la coagulation, lié à une malabsorption des vitamines liposolubles (vitamine K) lorsque la cholestase est marquée
Selon les résultats, une surveillance de l’hémostase et une supplémentation peuvent être proposées.
Côté bébé : ce que les équipes cherchent à prévenir
Les risques associés à la cholestase gravidique incluent :
- prématurité (spontanée ou décidée)
- épisodes de détresse fœtale
- méconium dans le liquide amniotique
Plus les acides biliaires sont élevés, plus la vigilance augmente.
Mort fœtale in utero : rare, mais davantage décrite si acides biliaires très élevés
Le scénario le plus anxiogène, heureusement rare, est la mort fœtale in utero. Les études montrent une association plus nette lorsque les acides biliaires atteignent ou dépassent 100 µmol/L. D’où l’intérêt du suivi rapproché et de la discussion sur le terme.
Après la naissance
Le pronostic est le plus souvent bon. Quand il existe des difficultés, elles sont le plus souvent liées à la prématurité : respiration, alimentation, thermorégulation.
Traitements : agir sur la bile, soulager la peau
Acide ursodésoxycholique (UDCA) : traitement de référence
L’acide ursodésoxycholique (UDCA) est le traitement le plus utilisé dans la cholestase gravidique. Il vise à :
- réduire les acides biliaires
- atténuer le prurit
Les données soutiennent bien l’amélioration des symptômes maternels et des paramètres biologiques. Sur les issues périnatales, les résultats sont plus nuancés : cela n’enlève rien au besoin de surveillance obstétricale.
Posologie : ajustée par l’équipe
Les schémas dépendent des services. Une posologie fréquente tourne autour de 10–15 mg/kg/j, parfois environ 1 g/j, avec ajustements selon le prurit et les prises de sang. Ne modifiez pas seule les doses : l’équilibre se joue sur plusieurs paramètres.
Aides ponctuelles : antihistaminiques
Certains antihistaminiques peuvent aider surtout la nuit (effet sédatif), sur prescription. Ils ne corrigent pas le mécanisme de la cholestase gravidique, mais peuvent rendre les soirées plus supportables.
Mesures non médicamenteuses : petites astuces, vraie utilité
Elles ne remplacent pas le traitement, mais peuvent calmer :
- douches tièdes (la chaleur accentue souvent le prurit)
- émollients/hydratation cutanée
- vêtements amples en coton
- chambre fraîche
- compresses froides sur mains/pieds au coucher
Si vous vous grattez au point de vous blesser, c’est un signal clair : recontactez l’équipe.
Si l’UDCA ne suffit pas
Dans certaines formes, une option discutée en milieu spécialisé est la rifampicine, avec surveillance.
Traitements évoqués sur internet : prudence
Dexaméthasone, SAMe, charbon activé, échanges plasmatiques… ces approches ne sont pas utilisées en routine faute de bénéfice démontré et/ou à cause d’effets indésirables. Si cela vous est proposé, un avis spécialisé est pertinent.
Suivi et accouchement : comment les décisions se prennent
Surveillance biologique : un rythme qui s’adapte
Souvent, acides biliaires et transaminases sont contrôlés toutes les 1 à 2 semaines, parfois plus si la cholestase gravidique est sévère ou évolutive.
Surveillance du bébé : CTG, échographies, mouvements fœtaux
Selon le terme et la sévérité :
- monitoring CTG
- échographies (croissance, liquide amniotique)
- attention quotidienne aux mouvements fœtaux
Une baisse franche ou durable des mouvements fœtaux justifie une consultation rapide.
Signes qui amènent à recontrôler vite
- prurit qui s’emballe
- ictère, urines foncées, selles pâles
- acides biliaires qui montent rapidement
- mouvements fœtaux diminués
Pourquoi l’accouchement améliore la cholestase gravidique
Après la naissance, la chute des hormones permet aux transporteurs hépatiques de reprendre une activité plus proche de la normale : les acides biliaires diminuent, et la peau se calme.
Déclenchement : fenêtres de terme selon les acides biliaires
Le terme est discuté au cas par cas :
- acides biliaires ≥100 µmol/L : déclenchement souvent envisagé dès 36 SA
- formes modérées : discussion fréquente entre 37 et 39 SA
Les équipes pondèrent le risque lié à la prématurité et celui lié à la cholestase gravidique.
Voie basse ou césarienne ?
La cholestase gravidique n’impose pas à elle seule une césarienne. La voie d’accouchement dépend des indications obstétricales habituelles.
Après l’accouchement : suites, allaitement, et prochaine grossesse
Disparition des symptômes
Le prurit diminue souvent rapidement après l’accouchement et disparaît le plus souvent en 2 à 3 semaines. Le bilan hépatique se normalise progressivement.
Contrôle post-partum : utile, parfois indispensable
Un contrôle clinique et biologique vérifie le retour à la normale. Si les anomalies persist ent, si un ictère apparaît, ou si les transaminases restent élevées, une exploration hépatique est nécessaire.
Allaitement
L’allaitement est compatible avec l’UDCA. Si rifampicine ou antihistaminique sédatif a été utilisé, la décision se prend avec l’équipe, avec surveillance du nourrisson (somnolence inhabituelle, difficultés de tétée).
Récidive : fréquente
Le risque de récidive de cholestase gravidique lors d’une prochaine grossesse est souvent estimé autour de 40–60 %. Cela permet d’anticiper : au moindre prurit, on dose rapidement les acides biliaires et on refait un bilan hépatique.
Prévention : des limites, mais une détection précoce efficace
Pas de prévention parfaite validée. En revanche, reconnaître vite les démangeaisons typiques et faire la prise de sang tôt change la trajectoire : traitement plus rapide, suivi mieux calibré.
À retenir
- La cholestase gravidique correspond à un ralentissement de l’écoulement de la bile pendant la grossesse, souvent au 3e trimestre.
- Le signe principal : démangeaisons nocturnes, souvent mains et pieds, avec peau parfois peu modifiée.
- Le diagnostic repose sur les acides biliaires sériques et un bilan hépatique (ALAT/ASAT, GGT, bilirubine).
- Les risques pour le bébé augmentent quand les acides biliaires sont élevés, surtout à partir de 100 µmol/L.
- Le traitement de référence est l’UDCA, associé à des mesures de confort , la surveillance obstétricale adapte le terme (souvent 36 à 39 SA selon la sévérité).
- Après la naissance, la situation rentre le plus souvent dans l’ordre , des professionnels peuvent accompagner le suivi, et vous pouvez télécharger l’application Heloa pour des conseils personnalisés et des questionnaires de santé gratuits pour les enfants.
Les questions des parents
Est‑ce que la cholestase gravidique peut laisser des problèmes de foie à long terme ?
Rassurez‑vous : pour la grande majorité des mamans, les anomalies régressent après la naissance et le foie retrouve son fonctionnement. Il est cependant important de contrôler les analyses 6–12 semaines postpartum. Si des anomalies persistent, un bilan hépatologique plus complet sera proposé pour éliminer une maladie chronique ou une autre cause. Avoir eu une cholestase gravidique augmente la vigilance lors d’une grossesse suivante, mais n’implique pas systématiquement une maladie hépatique durable.
Y a‑t‑il des règles alimentaires ou des gestes qui aident vraiment contre les démangeaisons ?
Il n’existe pas de régime prouvé pour prévenir la cholestase. Quelques conseils pratiques peuvent améliorer le confort : éviter les bains trop chauds, privilégier une literie et des vêtements en coton, hydrater la peau, et rafraîchir mains/pieds au coucher. Une alimentation équilibrée et une bonne hydratation restent utiles pour le bien‑être général. Les compléments (vitamine D, sélénium) n’ont pas de preuve suffisante pour être recommandés systématiquement.
Qui contacter et quand consulter en urgence ?
Contactez rapidement votre sage‑femme ou votre obstétricien si les démangeaisons augmentent fortement, si les mouvements du bébé diminuent, si des urines foncées ou un jaunissement apparaissent, ou si les résultats sanguins s’emballent. En cas de baisse notable des mouvements fœtaux ou de signes inquiétants, rendez‑vous aux urgences maternité. Des ressources comme l’application Heloa peuvent aussi compléter le suivi et vous orienter.





