Quand un bébé arrive avant terme, sa respiration peut ressembler à une mer un peu agitée : un souffle régulier, puis une pause, puis ça repart. Et sur les écrans de néonatologie, les chiffres et les alarmes peuvent donner l’impression que tout bascule en une seconde. Vous vous demandez peut-être si ces pauses sont normales, si elles font mal, et surtout quand cela va s’arrêter.
L’Apnée du prématuré correspond justement à ces pauses respiratoires liées à l’immaturité. On va clarifier ce qui la définit, comment l’équipe la mesure, ce qui peut l’aggraver, et quelles solutions existent (de la simple stimulation à la caféine, puis aux supports respiratoires si besoin).
Apnée du prématuré : définition et signes qui alertent
L’Apnée du prématuré est classiquement définie en néonatologie par :
- une pause respiratoire de plus de 20 secondes, ou
- une pause plus courte mais associée à une bradycardie (ralentissement du cœur) et/ou une désaturation (baisse de la saturation en oxygène, mesurée par l’oxymètre, la SpO₂).
Ce qui impressionne souvent, ce n’est pas la pause en elle-même… c’est le scénario qui peut suivre : la SpO₂ descend, puis le cœur ralentit. La bonne nouvelle ? Dans la majorité des cas, cela reflète surtout une maturation incomplète du contrôle respiratoire, et cela s’améliore avec l’âge.
Gravité : ce que l’équipe regarde vraiment
Pas de jugement sur un seul chiffre. La sévérité d’une Apnée du prématuré dépend d’un ensemble d’éléments :
- durée des pauses (surtout celles > 20 secondes),
- fréquence (par heure, par jour),
- profondeur de la bradycardie (souvent < 100/min chez le nouveau-né),
- ampleur de la désaturation et vitesse de récupération,
- besoin d’une stimulation (toucher doux) ou d’une aide ventilatoire.
Un épisode court, isolé, avec récupération spontanée, n’a pas la même portée que des apnées répétées, longues, avec chutes de saturation marquées.
Respiration périodique : ne pas tout confondre
La respiration périodique est fréquente chez le nouveau-né, encore davantage chez le prématuré : alternance de respirations et de petites pauses (souvent 5 à 20 secondes), sans réel retentissement.
L’Apnée du prématuré, elle, correspond à une pause plus longue, ou à une pause plus courte mais accompagnée d’une bradycardie et/ou d’une désaturation. La nuance change tout : la respiration périodique est le plus souvent bénigne, tandis que l’Apnée du prématuré justifie surveillance, et parfois traitement.
Les types d’apnée du prématuré : centrale, obstructive, mixte
Pourquoi un bébé s’arrête de respirer ? Parce que l’ordre respiratoire peut manquer, ou parce que l’air passe mal. Parfois… les deux.
Apnée centrale : le « centre respiratoire » encore immature
Dans l’apnée centrale, il n’y a pas d’effort respiratoire visible : le bébé ne fait pas de mouvement thoracique. La cause est souvent une immaturité du centre respiratoire (dans le tronc cérébral) et une réponse encore faible à l’augmentation du CO₂ (gaz carbonique) ou à l’hypoxie (baisse d’oxygène).
Ces épisodes surviennent volontiers pendant le sommeil : la saturation diminue, puis la bradycardie peut apparaître.
Apnée obstructive : l’air n’entre pas malgré l’effort
Ici, le bébé essaie de respirer, mais l’air circule mal : voies aériennes supérieures plus souples, tonus pharyngé faible, nez encombré, position de tête peu favorable… Chez un tout-petit prématuré, quelques millimètres comptent.
On peut observer des mouvements respiratoires inefficaces, avec désaturation.
Apnée mixte : la situation la plus fréquente en pratique
La forme mixte associe une composante centrale puis obstructive (ou l’inverse) pendant le même épisode. En néonatologie, c’est très fréquent.
Et cela guide les choix : stimulant respiratoire si la part centrale domine , soutien des voies aériennes (comme la CPAP) si l’obstruction contribue.
Pourquoi l’apnée du prématuré survient : physiologie et facteurs de risque
Le rôle de l’âge gestationnel
Plus la naissance survient tôt, plus l’Apnée du prématuré est probable.
- Avant 28 semaines, la majorité des bébés en présentent à un moment.
- Vers 34 semaines, une proportion non négligeable peut encore en avoir.
Ce n’est pas un signe de faiblesse : c’est l’effet attendu d’une maturation inachevée.
Contrôle ventilatoire : CO₂, oxygène, capteurs… et temps de maturation
La respiration est régulée par des chimiorécepteurs et des centres nerveux qui ajustent automatiquement le souffle selon le CO₂ et l’oxygène. Chez le prématuré, la boucle de régulation est moins stable : la réponse au CO₂ monte plus lentement, la réponse à l’hypoxie peut être incomplète.
Résultat : rythme respiratoire plus irrégulier, surtout pendant le sommeil, avec des pauses pouvant entraîner désaturation puis bradycardie.
Voies aériennes et coordination succion–déglutition–respiration
Même quand l’ordre est envoyé, les voies aériennes peuvent se refermer plus facilement. Ajoutez une coordination encore en rodage entre succion, déglutition et respiration : le terrain est propice aux apnées obstructives ou mixtes.
Facteurs qui augmentent les épisodes
Une hausse soudaine des apnées fait toujours réfléchir. Plusieurs situations peuvent majorer une Apnée du prématuré :
- infection néonatale (sepsis),
- hypoglycémie,
- troubles hydro-électrolytiques (sodium, potassium, calcium, magnésium) ou déséquilibre acido-basique,
- hypothermie ou instabilité thermique,
- anémie,
- maladies respiratoires du prématuré (détresse respiratoire, dysplasie broncho-pulmonaire).
Quand cela disparaît ? La notion d’âge post-menstruel
L’Apnée du prématuré diminue au fil des semaines et s’éteint le plus souvent entre 36 à 40 semaines d’âge post-menstruel (âge gestationnel + âge depuis la naissance). Parfois plus tard, surtout après prématurité très importante ou pathologies associées.
Diagnostic : ce que montrent le bébé et les moniteurs
Signes observés
Un épisode peut être repéré :
- sur le monitorage (alarme),
- à l’œil : pause respiratoire, pâleur, parfois cyanose (coloration bleutée), baisse de tonus.
L’oxymètre peut capter la désaturation avant qu’un changement de couleur soit visible.
Pourquoi la bradycardie arrive
Souvent, la bradycardie est une réponse à l’hypoxie : quand l’oxygène diminue, le cœur ralentit. Chez le prématuré, cette réponse vagale est plus marquée. D’où l’intérêt de limiter les épisodes répétés d’hypoxémie intermittente.
Moment d’apparition : un détail qui oriente
- Apparition typique vers 2 à 3 jours de vie.
- Apnées très précoces (dès le premier jour) : discussion d’autres causes selon le contexte.
- Apparition tardive (après environ 2 semaines chez un bébé stable) : recherche prioritaire d’un facteur intercurrent, souvent infectieux.
Mesures suivies en continu
Le monitorage cardiorespiratoire surveille :
- fréquence respiratoire,
- fréquence cardiaque,
- SpO₂.
L’équipe quantifie aussi : fréquence des événements sur 24 h, durée, association bradycardie/désaturation, besoin de stimulation, type de récupération.
Écarter une autre cause : le bilan quand le tableau change
Quand les apnées augmentent ou deviennent plus sévères, on vérifie qu’il s’agit bien d’une Apnée du prématuré liée à l’immaturité, et pas d’un autre problème.
- Infection / sepsis : baisse de tonus, difficultés d’alimentation, instabilité thermique… examens possibles (hémogramme, CRP, hémocultures), parfois imagerie thoracique.
- Hypoglycémie : contrôle rapide, correction si besoin.
- Troubles métaboliques : ionogramme, calcium/magnésium, équilibre acido-basique.
- Thermorégulation : un environnement trop froid fatigue et favorise les pauses respiratoires.
- Contexte neurologique : échographie transfontanellaire selon l’âge gestationnel et les signes , EEG si suspicion de crises.
- Cause cardiaque : souffle, hypoxie persistante, mauvaise tolérance , échocardiographie si nécessaire.
- Cause neuromusculaire : hypotonie marquée, faiblesse respiratoire inhabituelle, difficultés de coordination.
Et le reflux ? Le reflux gastro-œsophagien n’explique pas, à lui seul, la majorité des apnées. Traiter un reflux uniquement pour calmer les apnées n’est généralement pas la stratégie retenue , si des signes digestifs importants existent, ils sont évalués séparément.
Traitements de l’apnée du prématuré : une progression par étapes
L’objectif est simple à dire, plus subtil à appliquer : réduire les apnées, éviter les désaturations et bradycardies, tout en laissant le bébé mûrir sans interventions excessives.
Que fait l’équipe pendant une apnée ?
Souvent, un geste suffit : stimulation douce (toucher, légère modification de position). Si la récupération ne vient pas, l’équipe peut ventiler au masque et ajuster le support respiratoire.
Mesures non médicamenteuses
Elles comptent, vraiment, surtout si l’obstruction participe :
- positionnement de la tête et du cou pour garder la voie aérienne ouverte,
- perméabilité nasale (sécrétions),
- soins regroupés quand c’est possible (moins de stress, meilleur sommeil), sans relâcher la surveillance.
Caféine : traitement de référence
La caféine (souvent citrate de caféine) stimule le centre respiratoire, améliore la régularité ventilatoire et réduit la fréquence des épisodes d’Apnée du prématuré. Elle peut être utilisée de façon préventive selon l’âge gestationnel et les protocoles.
Surveillance : efficacité (moins d’apnées) et tolérance (parfois tachycardie, agitation, troubles du sommeil).
Oxygène : stabiliser sans excès
Si les apnées s’accompagnent de désaturations répétées, une oxygénothérapie peut aider. Mais l’oxygène est un médicament : l’objectif est d’éviter l’hyperoxie, notamment à cause du risque de rétinopathie du prématuré. Les cibles de saturation varient selon les unités.
CPAP nasale : garder les voies aériennes « ouvertes »
La CPAP (pression positive continue) soutient la stabilité des voies aériennes et du volume pulmonaire. Elle est particulièrement utile si une composante obstructive ou une instabilité respiratoire globale entretient l’Apnée du prématuré.
L’équipe surveille l’efficacité (moins d’événements, saturations plus stables) et la tolérance (confort, peau du nez).
Ventilation mécanique : quand la réserve est trop faible
Si les apnées sont sévères, répétées malgré caféine/CPAP, ou si une maladie respiratoire associée est présente, une ventilation mécanique peut être nécessaire. C’est parfois un pont : assurer des échanges gazeux corrects pendant que le bébé grandit et que l’éventuelle cause intercurrente est traitée.
Autres options selon les services
Selon les situations :
- théophylline/aminophylline (même famille que la caféine, surveillance plus délicate),
- doxapram (usage variable, situations sélectionnées).
Évolution et suivi : sevrage, sortie, et points de vigilance
Sevrage des aides : une logique de tendance
On diminue l’oxygène, puis la CPAP ou d’autres supports quand les apnées deviennent rares et peu marquées. Le tempo suit la tolérance, pas une date.
Arrêt de la caféine
L’arrêt est envisagé quand il n’existe plus d’apnées significatives nécessitant stimulation et que la stabilité se maintient plusieurs jours. Après l’arrêt, une surveillance rapprochée vérifie l’absence de reprise.
Si cela persiste après le terme
Des apnées au-delà de 36 à 40 semaines d’âge post-menstruel, ou une réapparition après une période calme, amènent à réévaluer : infection, trouble métabolique, cause neurologique, contribution obstructive… et parfois autre diagnostic.
Complications possibles : pourquoi la surveillance est attentive
Des épisodes répétés d’hypoxémie intermittente et de bradycardie justifient le monitorage.
Côté yeux : la rétinopathie du prématuré est influencée par l’exposition à l’oxygène et les fluctuations de saturation , l’équipe cherche un équilibre entre éviter les désaturations profondes et éviter l’excès d’oxygène.
Neurodéveloppement : un suivi logique, sans raccourci
Chez les très grands prématurés, l’hypoxie répétée s’ajoute parfois à d’autres facteurs (infection sévère, hémorragie cérébrale, dysplasie broncho-pulmonaire). Cela peut augmenter le risque de difficultés neurodéveloppementales. Une Apnée du prématuré isolée n’explique pas tout : c’est l’ensemble du contexte qui compte.
Après la sortie, les consultations de suivi de prématurité observent tonus, motricité, attention, langage, et proposent des aides précoces si besoin.
À la maison : quand recontacter rapidement
Après le retour, le suivi porte sur croissance, alimentation, sommeil. Contactez rapidement un professionnel si vous observez :
- pauses respiratoires avec cyanose (bleu), pâleur intense,
- perte de tonus, malaise,
- somnolence inhabituelle, difficulté à réveiller,
- difficultés respiratoires.
À retenir
- L’Apnée du prématuré correspond à des pauses respiratoires parfois associées à bradycardie et/ou désaturation , la sévérité dépend de la fréquence, de la durée et du retentissement.
- Elle se distingue de la respiration périodique, souvent sans conséquence.
- Elle peut être centrale, obstructive ou mixte (souvent mixte).
- La cause principale est l’immaturité , l’amélioration suit l’âge, avec disparition le plus souvent autour de 36 à 40 semaines d’âge post-menstruel.
- Si les apnées augmentent ou changent, un bilan recherche une cause associée (infection, hypoglycémie, troubles métaboliques, thermorégulation, causes neurologiques, cardiaques, neuromusculaires).
- La prise en charge est graduée : stimulation, mesures de positionnement, caféine, oxygène/CPAP, parfois ventilation.
- Des professionnels peuvent vous accompagner tout au long de l’hospitalisation et après la sortie , vous pouvez aussi télécharger l’application Heloa pour des conseils personnalisés et des questionnaires de santé gratuits pour les enfants.
Les questions des parents
Mon bébé peut‑il être surveillé à domicile après l’hospitalisation ?
Oui, parfois. Des moniteurs cardiorespiratoires peuvent être prescrits pour certains nourrissons très prématurés ou ayant eu des épisodes répétés avant la sortie. Ils détectent pauses respiratoires, bradycardies et baisses de SpO₂, mais ils génèrent aussi des fausses alertes et n’empêchent pas toujours les soucis médicaux. La décision est individuelle : l’équipe néonatale évalue le bénéfice, forme les parents à l’utilisation et prévoit un suivi rapproché. N’hésitez pas à poser toutes vos questions avant la sortie.
Un bébé né à terme peut‑il avoir des apnées ?
C’est rare, mais possible. Les pauses respiratoires prolongées ou celles accompagnées de chute de saturation ou de bradycardie chez un terme motivent des investigations (infection, métabolique, neurologique, cardiaque…). La respiration périodique courte reste fréquente et généralement bénigne , en cas de doute, signalez‑le, l’équipe évaluera la cause et la prise en charge adaptée.
Que pouvez‑vous mettre en place à la maison pour limiter les épisodes ?
Plusieurs gestes simples aident : maintenir une température corporelle stable, éviter le tabac passif, garder les voies nasales dégagées, respecter les rendez‑vous de suivi et signaler toute augmentation des pauses. Le sommeil sécurisé (dorsal, surface ferme) s’applique aussi aux prématurés. Si vous êtes inquiet, contactez l’équipe , mieux vaut vérifier que de rester inquiet seul.

Pour aller plus loin :




